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Science et démocratie : sont-elles irréconciliables ?

mardi 14 septembre 2021
Par Lise Bouveret

Intervention de la Cgt lors de la contribution du Ceser "Science pour et avec la société : les synergies régionales"

Un contexte dégradé de la recherche en France

Pour réfléchir à la question du rapport de la recherche à la société, la CGT considère indispensable de situer le contexte dans lequel travaillent aujourd’hui les chercheurs. Tel n’a pas été le choix du groupe de travail, aussi nous l’évoquerons dans cette intervention.

Le financement de l’effort pour la recherche en France stagne depuis 2009 à 2,2% du PIB, pourcentage en deçà de l’objectif de 3% fixé par la stratégie européenne alors que la plupart des pays de l’OCDE l’ont atteint ou dépassé.

Des chercheurs précarisés

Malgré la crise du coronavirus et l’échec durant les essais cliniques du vaccin de Sanofi, le gouvernement poursuit sa logique. La Loi de Programmation de la Recherche (LPR), adoptée en novembre, pérennise les bricolages mille fois remâchés qui ont conduit la recherche française dans l’impasse : financement de la recherche par appel à projet, multiplication des contrats précaires, salaires indécents des jeunes chômeurs, maintien du crédit impôt recherche, etc.

Loin d’apporter les solutions novatrices aux problèmes endémiques qu’elle connaît, la LPR prolonge, aggrave les politiques qui ont abouti à la situation de crise actuelle, ce qui a motivé l’opposition quasi-unanime du monde de la recherche.

De fait, elle s’inscrit dans une logique de précarité, les moyens financiers annoncés sont essentiellement basés sur des appels à projet, qui ont une durée de quelques années. Si bien que les chercheurs passent une part de leur temps à faire de la recherche de budget et non de la recherche dans leur domaine. La mode de financement par projet a aussi pour conséquence d’orienter les fonds vers des marchés porteurs et rentables. Cette précarité est aussi la règle pour les emplois prévus, alors que ce dont la recherche a besoin c’est d’une sécurisation, gage d’efficacité.

Ceci concerne aussi bien la recherche fondamentale que la recherche appliquée, la recherche publique que privée.

Depuis 2009, Sanofi dégraisse aussi bien dans la production que dans la recherche, et ce malgré les crédits d’impôt recherche qu’il a engrangé : 1,3 milliard d’euros sur dix ans, affectés sans contrepartie et un plan de suppression de 1000 emplois en 3 ans et pourtant une augmentation des dividendes : 4 milliards d’euros distribués en 2020.

Un discrédit alimenté par la classe politique

A l’insuffisance des moyens s’ajoute une campagne de discrédit du monde de la recherche menée par le gouvernement lui-même, à l’instar de la ministre de l’enseignement supérieur parlant de courants islamo-gauchistes et certains députés de dérives idéologiques. Le CNRS, refusant de jouer le rôle de police scientifique s’est opposé à l’injonction ministérielle de mener une enquête sur les contenus des travaux.

Le CESE a rendu en septembre 2020 un avis sur la loi de programmation de la recherche dans lequel il préconisait la création de 5000 à 6000 emplois statutaires ou permanents par an pendant 5 ans et un budget redonnant aux établissements de recherche la marge de financement de base leur permettant de développer une véritable politique scientifique. Tout en soulignant qualité et valeur de la recherche française, le CESE indique que l’évolution en cours menace son efficacité alors que cet effort est crucial pour conduire les mutations profondes, notamment environnementale et numérique auxquelles nous sommes confrontés.

La science au coeur de l’enjeu démocratique : une confiance à retrouver

Pour répondre à la question que pose la contribution du rapprochement science et société, il faut s’interroger sur les causes de la méfiance des citoyens : la crise sanitaire a été le révélateur de cette relation ambivalente et complexe avec les incohérences et les mensonges d’Etat.

Les scandales du sang contaminés ou du Médiator, les conflits d’intérêt écornent largement la confiance des populations de même que la révélation des profits pharamineux réalisés grâce à la production des vaccins.

Comment alors rétablir la confiance des citoyens dans la science si le progrès scientifique n’alimente que le PIB alors que l’indice de santé sociale décroche (travaux de Jean Gadrey et Florence Jany-Catrice).

Quand les tenants du pouvoir restent sourds à l’expression des besoins des citoyens et considèrent que l’acceptabilité de leurs décisions relève de la pédagogie on comprend que des colères émergent. C’est pourquoi la question de la démocratie est essentielle. La contribution souligne l’importance du partage des savoirs et du débat collectif.

Promouvoir une éducation scientifique pour toutes et tous

Une des préconisations de notre contribution s’intéresse au développement de la culture scientifique des lycéens : or la réforme de 2018 a réduit à deux heures l’enseignement scientifique (hors spécialité) dans les lycées d’enseignement général , cet enseignement est absent des lycées professionnels et des CFA : une majorité de jeunes ne disposent pas des bases nécessaires à l’acquisition de cette culture.

Les expériences menées dans le cadre de l’Education Populaire, les activités des Centres de Culture Scientifique, Technique et Industrielle, les services Science et Société des Universités sont des appuis essentiels mais dont le rayonnement reste limité si le politique ne s’en saisit pas. L’exemple du mépris des travaux de la Convention Citoyenne Pour le Climat par le Président de la République est révélatrice.
La CGT porte un projet de développement humain durable et s’engage, avec d’autres organisations à mettre en débat un projet alternatif qui redonnerait à la délibération démocratique toute sa place. Ainsi, tous les champs dont celui de la recherche pourraient retrouver leur autonomie en lieu et place de leur subordination croissante aux impératifs de rentabilité.

Faire du « bien vivre en Auvergne-Rhône-Alpes » le fil rouge des travaux du CESER est une perspective que nous partageons. Le renouvellement des schémas régionaux qui va s’engager devra en tenir compte.

Les préconisations de notre contribution devrait alimenter utilement l’actualisation du Schéma Régional de l’Enseignement Supérieur de la Recherche et de l’Innovation.

Nous voterons la contribution.